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Bernard Kouchner et l’argent. La liaison dangereuse n’a pas fini d’entamer la popularité du ministre des Affaires étrangères. Depuis la publication du livre du journaliste Pierre Péan, «le Monde selon K.» (éditions Fayard) et malgré les multiples démentis indignés du cofondateur de Médecins sans frontières, le malaise demeure. Explications avec trois questions qui fâchent.
Pour qui travaillait Kouchner ?
Fort occupé sous le gouvernement de Lionel Jospin, ministre de la Santé, puis représentant de l’ONU au Kosovo, avant de retrouver brièvement son portefeuille, Bernard Kouchner apparaît fort dépourvu après la réélection de Jacques Chirac à l’Elysée en 2002 - sans cohabitation. On lui déniche une planque : professeur au Conservatoire national des arts et métiers à Paris, titulaire d’une chaire «santé et développement». Mais le traitement mensuel de 3 000 euros ne semble pas lui suffire. Fin 2003, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin lui ajoute un nouveau titre : président d’Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique en réseau), groupement public au sein duquel les hôpitaux des pays occidentaux aident leurs homologues africains. La fonction étant bénévole, tout va - presque - bien jusqu’ici.
En janvier 2004, Bernard Kouchner crée la société à responsabilité limitée (Sarl) BK Consultants, dont il est l’unique actionnaire-gérant. Son objet social, «conseil en développement durable et santé publique», ressemble bigrement à l’intitulé de sa chaire au Conservatoire national des arts et métiers. Dans ses statuts, il est mentionné d’emblée la signature d’un «contrat de consultant avec la société Imeda», elle-même titulaire de contrats avec les gouvernements gabonais et congolais. CQFD : BK Consultants a pour vocation première d’encaisser des honoraires en «Françafrique».
Combien gagnait Kouchner ?
Premier tour de piste début 2003. Bernard Kouchner, via la société BK Conseils - mise en sommeil depuis - est rémunéré 25 000 euros par Total pour attester que le pétrolier ne pratique pas le travail forcé en Birmanie. Devant la polémique, Bernard Kouchner redistribue ses honoraires à des bonnes œuvres, tandis que Total verse plus de 5 millions d’euros - pour solde de tout compte - à des associations locales de victimes du travail forcé.
Changement d’échelle en Afrique : les statuts de BK Consultants font état d’un contrat de 660 000 euros avec Imeda. Simple «budget prévisionnel, non réalisé», affirme Jacques Baudouin, ancien consultant en Afrique devenu conseiller de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay. En épluchant les comptes de BK Consultants, on tombe sur la rémunération nette de Bernard Kouchner - non pas sous forme de salaire, mais de dividendes, sans cotisations sociales : 275 000 euros sur trois ans (de 2005 à 2007), net d’impôt sur les bénéfices. Soit 7 600 euros par mois, partiellement imposables. Au Nouvel Observateur, Bernard Kouchner affirme avoir touché 6 000 euros mensuels net d’impôt. Les chiffres collent.
Des casquettes incompatibles ?
Un premier conflit d’intérêts saute aux yeux, soulevé par Pierre Péan dans son livre : une double casquette publique (président d’Esther) et privée (gérant de BK Consultants). La première étant bénévole, ça ira pour cette fois… L’autre conflit est plus problématique, Bernard Kouchner étant parallèlement professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Selon nos informations, un récent rapport conjoint de l’Inspection des finances et de l’Education nationale vient de revenir, hasard du calendrier, en détail sur les «cumuls d’activités et de rémunérations» des professeurs au Conservatoire national des arts et métiers. Premier rappel à la loi générale : «Les fonctionnaires consacrent l’intégralité de leur activité professionnelle aux tâches qui leur sont confiées ; ils ne peuvent exercer à titre professionnel une activité privée lucrative de quelque nature que ce soit.» Il y a possibilité de dérogation, comme la publication de livres. Depuis 1999, une loi sur la «valorisation des travaux de recherche» permet aux chercheurs de monter une start-up. Mais il s’agit surtout de soutenir l’essor des biotechnologies. Outre que BK Consultants ne semble pas avoir été créé pour «valoriser» les travaux du professeur Kouchner au Conservatoire national des arts et métiers, pas de trace d’une demande de dérogation - pourtant obligatoire.
Interrogé par Libération, le Conservatoire national des arts et métiers renvoie curieusement vers le Quai d’Orsay, lequel n’en a «aucune idée». Début 2007, une loi rappelait encore les fonctionnaires à leurs devoirs : «Sont interdites les consultations et expertises, sauf si cette prestation s’exerce au profit d’une personne publique.» Or ni Total ni Imeda, sociétés pour lesquelles Bernard Kouchner a travaillé, ne sont des structures publiques.