Espace d'échange de la diaspora congolaise.
Dans une société dite démocratique telle que le Congo, le pouvoir ne devrait pas être validé sans le consentement explicite de tous et de chacun, puisque l'autorité du pouvoir démocratique est fondée sur la reconnaissance du peuple. Certes, le pouvoir est partout présent dans la sphère sociale dans les rapports individuels et collectifs, mais la question du consentement au pouvoir prend toute son acuité dans la sphère politique. Le consentement implique une adhésion active, plus ou moins formalisée, dans laquelle le citoyen s'engage délibérément. En ce sens, il est fondé sur la volonté libre, d'autant plus qu'il implique un engagement formel volontaire. De toute évidence, il n'est de juste pouvoir que consenti par celui sur lequel il s'exerce. Ce qui justifie donc que M. Sassou soit dans l'obligation, pour sa légitimité, d'organiser à échéances régulières des élections, même s'il sait d'avance qu'il va les remporter par les moyens que nous savons.
Le principal objectif est de rappeler au peuple sa souveraineté qu'il à tendance à ignorer. En effet, le paradoxe du pouvoir, aussi fort et tyrannique soit-il, est qu'il doit trouver une légitimité qui le plus souvent passe par un consentement libre ou non des citoyens. Dans le cas de notre beau pays, bien que aujourd'hui terni, le peuple devrait veiller à ce que M. Sassou et d'autres n'usurpent pas ce droit.
L'illégitimité du pouvoir de M. Sassou
En matière de consentement ou de consensus, ce pouvoir pose problème dès son avènement en octobre 1997 car nous connaissons tous les conditions dans lesquelles M. Sassou est revenu au pouvoir. Je ne vais pas ici redistribuer les responsabilités des uns et des autres protagonistes dans le conflit fratricide qui a démarré le 05 juin 1997. J'aimerais juste savoir pourquoi M. Sassou qui a pris les armes au motif de remettre la jeune démocratie congolaise sur le droit chemin, n'a-t-il pas formé un gouvernement d'union nationale en octobre 1997? Et pourquoi a-t-il remplacé la constitution 1992 par un acte fondamental en parfaite contradiction avec le consensus issu de la Conférence nationale souveraine (CNS) ? La préférence accordée à un acte fondamental plutôt qu'à la Constitution consensuelle de 1992, permet de qualifier simplement l'acte posé par M. Sassou en octobre 1997 de coup d'état rétrograde, brisant l'élan de la jeune démocratie congolaise. Ce qui confirme bien que ce monsieur qui se dit social démocrate n'a jamais accepté sa défaite démocratique en 1992 .
Je rappelle qu'un consensus est l'accord d'une large majorité de l'opinion publique, le compromis sur lequel est conclu, explicitement ou non, un accord provisoire, dans un contexte de contradictions d'intérêts et d'analyses. La Constitution de 1992, plébiscité par le peuple congolais, représentait le contrat social fondateur de la société politique congolaise, assis sur des valeurs démocratiques fondamentales : liberté, justice, égalité, solidarité. On se demande donc pourquoi avoir remplacé ladite Constitution, si ses intentions étaient nobles et consistaient à défendre la jeune démocratie congolaise menacée.
L'impératif du consensus politique
Exercer un pouvoir sur autrui, de quelque nature qu'il soit, implique que l'autre jouisse d'un libre arbitre. Or, l'exercice du pouvoir est conditionné par la manière dont l'autorité est acquise: soit par la soumission, soit par la reconnaissance, soit par le consentement.
Aussi, quels sont les degrés de l'acceptation du pouvoir et pourquoi consentir à un pouvoir ? La soumission implique une acceptation passive d'un pouvoir auquel on obéit parce que son autorité n'est pas remise en cause ; on se soumet aussi devant la force ou la violence. Les régimes autoritaires comme la dictature se contentent de la soumission des citoyens, alors que le pouvoir totalitaire semble être le seul qui exige des citoyens une acceptation inconditionnelle voire aveugle, avec un goût immodéré pour la propagande comme instrument d'autojustification. A contrario, un pouvoir est reconnu s'il est considéré comme investi d'une autorité légitime; il reçoit des légitimations qui peuvent être intérieures ou extérieures, implicites ou explicites.
Ces légitimations varient selon les types d'autorité, tels que Max Weber les définit dans « Economie et société ». Dans une autorité traditionnelle comme la monarchie de droit divin, le roi est considéré comme légitime, son usage de la force comme légal. La reconnaissance du pouvoir va de soi, alors que la question du consentement des sujets n'est guère posée : le souverain respecte un droit coutumier, le plus souvent non écrit, il n'a aucun compte à rendre à ses sujets. La légitimation est fondée sur des arguments extérieurs au pouvoir, comme la tradition ou le droit divin.
Dans l'autorité charismatique, la reconnaissance du chef est globale, spontanée, liée aux qualités du chef et à la confiance qu'on lui accorde ; elle relève de l'affectivité plus que de la rationalité.
Même s'il se plaît à se comporter comme un souverain ou comme une quelconque autorité charismatique, M. Sassou est censé être le premier à savoir que le Congo n'est pas et ne sera jamais une monarchie. Il sait pertinemment que le Congo doit suivre la voie démocratique tracée lors de la Conférence nationale souveraine de 1991, même s'il le gère en tyran depuis octobre 1997. Il sied donc au peuple de ne jamais oublier le fait que, même s'il est méprisé par M. Sassou et ses courtisans, il reste le peuple souverain, seul détenteur de la légitimité de tout pouvoir.
Alors, pourquoi les congolaises et les congolais, libres par nature, se soumettent-ils à un pouvoir qui limite leur liberté et les opprime ? L'histoire nous enseigne que la soumission inconditionnelle d'un peuple au tyran qui l'opprime reste l'un des mystères à comprendre. Déjà, La Boétie dans le « Discours sur la servitude volontaire », était scandalisé par la passivité des peuples face au tyran.
Sans prétention au point de reconnaître au peuple congolais cette passivité, car les faits demeurent têtus, puisque les fils et filles du Congo ont toujours été animés par la lutte pacifique, même hautement risquée, qui a permis des avancées dont on s'en réjouit comme seul héritage républicain commun. La situation difficile n'est aucunement synonyme de renonciation, même si on peut s'interroger sur une espèce de résignation qui semble nous gagner, au risque de ne plus faire douter le dictateur et de faire germer dans son esprit des idées de monarchie. Je sais que tout pouvoir non consenti se réduit à la force que l'on peut exercer sur autrui. Ainsi, le despotisme décrit par Montesquieu dans « L'esprit des lois » en est une figure, qui dessine la résignation craintive devant un maître tout puissant ; l'anéantissement des volontés transforme les citoyens en une foule d'esclaves. C'est cette logique meurtrière, qui dégrade les citoyens autant qu'elle freine le développe du pays, que M. Sassou a choisie pour se maintenir au pouvoir grâce à une domination par la terreur, exercée par son régime qui cherche délibérément à manipuler et terroriser les citoyens. Mais, il convient de se rappeler que quelque soit la durée de la nuit, le jour finit par poindre.
Faut-il penser que M. Sassou se voit en disciple de MACHIVEL, au point de se voir dans la peau du Prince ? En effet, dans le « Prince » de Machiavel , la notion même de consentement des citoyens au pouvoir est absente. Si tel était le cas, on pourrait comprendre pourquoi le consentement populaire n'a aucune place dans son système de pensée. M. Sassou devrait savoir que, ce que l'on appelle un Etat fort, parce qu'il manifeste de la violence ou de la terreur, est en réalité le plus faible des Etats. Le réel Etat fort jouit d'une légitimité qui est à ce titre l'accomplissement de la puissance : le pouvoir sans la force, la puissance sans l'exercice de la terreur.
Faut-il rappeler qu'il ne peut y avoir de pouvoir légitime dans un Etat que lorsque la force est transformée en droit et non en arbitraire ? Puisque, « le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme pas sa force en droit et l'obéissance en devoir » comme le disait si bien J.J.Rousseau dans le « Contrat social ».
En effet, le contrat social doit préserver et protéger les valeurs démocratiques fondamentales de telle sorte que si à un moment l'Etat outrepasse ses droits, le contrat est rompu : il n'y a plus de consentement ni de consensus. Le contrat ne saurait devenir un pacte de servitude où le consentement se révélerait n'être plus qu'une résignation à l'iniquité.
Alors, comment ne pas comprendre que le fossé, né entre le pouvoir, la classe politique et le peuple congolais souverain impose un nouveau contrat social voire sociopolitique ? Le pouvoir, quand il faillit à sa mission, autorise la résistance de l'ensemble de la communauté contre une tyrannie avérée. Un premier moyen est donc la désobéissance civile prévue par la Constitution de 1992. Un autre moyen, est l'organisation d'un dialogue raisonnable, une espèce d'espace public, comme aurait dit Jürgen Habermas où des congolais de l'intérieur comme de la diaspora, bénéficiant des mêmes droits de participation, auront pour mission d'échanger et argumenter autour de la chose publique. Dans le contexte congolais actuel, seul un tel espace d'intersubjectivité raisonnable pourra faire naître un nouveau consensus largement partagé. Le Congo a besoin de ce renouveau démocratique.
Au reste, j'en appelle solennellement aux responsables politiques, de l'opposition comme de la majorité présidentielle de mettre entre parenthèse l'élection présidentielle et de mobiliser leurs énergies en trouvant des voies et moyens pour faire un contrat fondateur de la vie politique congolaise. L'irresponsabilité de ces derniers impliquera assurément l'abstention sinon le refus de participer à l'élection présidentielle puisqu'elle ne sert qu'à légitimer un pouvoir aux abois. D'ailleurs , les ministres de M. Sassou se sentent obligés de prôner bon gré mal gré eux une certaine franchise sur la gravité des problèmes qui caractérisent le quotidien des congolais. Le ministre de l'Agriculture et de l'Elevage a déclaré que: « Le Congo est un pays à déficit vivrier chronique. Il est en urgence alimentaire et a besoin de construire une réponse en matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle ». Cette franchise contagieuse a aussi touché son homologue de l'Economie et du Budget qui a affirmé que: « 26 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition chronique ; 39 % des ménages ne sont pas capables de couvrir leurs besoins alimentaires et n'ont pas accès à l'apport calorique minimum de 2400 calories par jour ».
Ce n'est donc point faiblesse de constater que ce sont là les signes de la faillite de l'Etat . Car tout congolais soucieux de l'avenir incertain qui pointe à l'horizon ne pourra faire l'économie de s'inquiéter du devenir des femmes, des hommes et des enfants livrés à eux-mêmes et juste capables de contempler sans les saisir leurs richesses confisquées par une minorité dont la première jouissance est de les savoir dans le dénuement total.
Patrick KONGO