Espace d'échange de la diaspora congolaise.
Auteur: Commission « Assassinat » - Conférence Nationale Souveraine

La Lettre de Massamba-Débat à Marien Ngouabi
Commandant,
Neuf mois passés à Brazzaville qui m'ont permis d'avoir des contacts les plus divers de toutes tendances, m'ont ouverts les yeux sur la situation qui prévaut dans le pays.
Le citoyen conscient que je suis, l'homme politique que je n'ai jamais cessé d'être, l'homme d'Etat que vous avez forcé de partir par votre intransigeance, vous suggère, après mûres réflexions,
que le moment est plus qu'opportun de démissionner.
L'honneur d'un Officier de votre rang est de respecter le peuple et non d'écouter aveuglement la voix de vos courtisans.
Votre vie et la survie de la Nation commandent absolument, en ce moment de mécontentement généralisé, l'application de ce principe aussi simple que généreux. En rédigeant cette note, je
tiens à dégager ma responsabilité d'homme politique devant Dieu et devant la Nation des suites que pourraient comporter la non observation par vous de ce conseil fraternel.
Veuillez croire à la sincérité de mes sentiments et à l'intérêt que je porte pour le salut de notre pays et du vôtre.
A. Massamba-Débat
Le 2 mars, Marien Ngouabi qui a reçu la lettre le même jour et qui semble y percevoir une menace voilée, convoque une réunion élargie de son Etat-major Spécial Révolutionnaire (EMSR) et en livre le contenu à ses collaborateurs. D'après le général Ngollo qui prend part à la séance, deux démarches sont proposées au président Ngouabi : soit arrêter Massamba-Débat et le faire interroger par les services de renseignements, soit lui accorder une audience et discuter franchement avec lui du contenu de la lettre.
Marien Ngouabi penche donc pour la seconde proposition et reçoit son prédécesseur le lendemain. Voici l'extrait du récit de l'entretien entre les deux hommes rapporté par Madame-Veuve Massamba-Débat :
"( … ) Un jour, explique madame veuve Massamba-Débat, Mouassiposso est venu accompagné de quelques militaires dire à mon mari que le président Marien Ngouabi s'apprêtait à le recevoir.
Il a même insisté que mon mari soit accompagné de moi. Le jour venu, on est venu nous chercher et nous sommes partis. On nous a fait attendre ; il nous a reçu et les deux hommes se sont mis à converser. Marien Ngouabi a fait remarquer qu'au lieu d'écrire, mon mari aurait mieux fait de demander une audience.
Ce à quoi mon mari a répondu qu'il ne pensait pas qu'il aurait été reçu et qu'il pensait urgent d'avertir par écrit Marien Ngouabi du danger qu'il courait.
C'était une causerie entre aîné et cadet. Marien Ngouabi a fait état de se difficultés au pouvoir. Mon mari lui a dit qu'il fallait qu'il fasse sa démission. Marien Ngouabi de lui dire : Oui, j'ai compris, mais même quand tu avais démissionné, je n'étais pas d'accord, je savais que j'étais trop jeune et que je n'étais pas prêt pour ces hautes fonctions. La preuve est là aujourd'hui, ça été une véritable gabegie et nous ne savons même plus comment payer les salaires. Tous ceux à qui j'ai fait confiance m'ont déçu. Ils ne songent qu'à voler et à s'enrichir. Je dis bien tous. Alors, comment abandonner le pays dans cet état ? Je me sens quelque part coupable,
et je dois le réparer.
Doyen, je suis vraiment en difficulté. La situation est si critique que je sais pas comment continuer par exemple à maintenir ta pension ; même le manioc que je mange vient de chez ma mère à Owando. Massamba-Débat de lui dire : je ne fais que t'informer. Fais surtout attention à ton entourage, car les révélations que nous avons en ce qui te concerne sont mauvaises. J'aurais manqué à mon devoir devant Dieu si je ne te l'avais pas dit.
Merci beaucoup Doyen, a répondu Marien Ngouabi, nous en reparlerons…
La causerie s'est bien déroulée, en tout cas amicalement.
C'est tout ce que j'ai retenu.
- Madame Ngouabi était-elle présente ?
- Non. La veuve Ngouabi n'était pas présente. Nous étions cinq : les deux présidents, Ibara Denis, Mizele et moi-même.
- L'entretien a-t-il été enregistré ?
- Je n'ai pas vu un appareil d'enregistrement à moins que ça soit caché. Ibara avait juste un bic et un bout de papier.
- Le président Ngouabi n'était-il pas fâché ?
- Non. Personne n'était fâché. Personne n'a haussé le ton. Tout s'est passé normalement sans hausser le ton et je crois même que les deux présidents étaient soulagés de s'être parlé. Marien Ngouabi a seulement fait remarquer qu'à cause du contenu de la lettre, il était obligé de la faire lire à certaines personnes.
- Combien de temps a duré l'entretien ?
- Je ne sais pas exactement combien de temps cela a duré. Mais, on a mis un peu longtemps à causer.
- Le président Massamba-Débat a-t-il dit avec qui il avait pris contact ?
- Massamba-Débat n'a pas dit le nom de ceux avec qui il avait pris contact. On n'a prononcé le nom de personne.
Robert, le fils aîné du président Massamba-Débat, qui accompagne sa mère fait remarquer qu'il était quand même curieux que son père ait été moins bavard que d'ordinaire.
- Je ne sais pas pourquoi il n'a pas trop parlé, a-t-elle ajouté. Ce qui est certain, c'est que l'entretien était tellement cordial que rien ne laissait présager la suite qu'ont pris les événements".
L'entretien aura donc été très cordial, peut-être trop cordial pour que les deux présidents n'obligent les groupes à l'affût de leur imposer une mort commune.
Auteur: Commission « Assassinat » - Conférence Nationale Souveraine

A la suite de la déclaration du 12 décembre 1975 qui annonce les difficultés énormes que connaît le Congo et sonne le glas ou tout au moins reconnaît l'échec du régime, trois groupes différents vont s'organiser pour la prise du pouvoir. Ce sont : le groupe Yhombi-Opango, le groupe Sassou et le groupe Massamba-Débat.
- Le groupe Yhombi-Opango :
D'origine Kouyou, Yhombi-Opango est un ami d'enfance, un proche parent de Marien Ngouabi. On les dit être des cousins ; ils ont fréquenté les mêmes écoles, embrassé la même carrière et montent, presque, ensemble en grades.
Pendant que Marien Ngouabi est affecté à Pointe-Noire, Yhombi-Opango est à Brazzaville. Et lorsque Massamba-Débat décide d'avoir sous son contrôle ce jeune officier qui "s'agite" au Comité central du MNR, Yhombi est, lui, affecté comme Attaché militaire à l'Ambassade du Congo en URSS. Séparés, Yhombi et Ngouabi ne se quittent cependant pas et continuent à entretenir une correspondance régulière dans laquelle ils envisagent la prise du pouvoir par les "hommes du Nord". Aussi, lorsque le coup d'Etat de juillet 1968 réussit, Ngouabi place dès que possible Yhombi et lui confie les fonctions de chef d'Etat-major général de l'armée en vue de mieux contrôler cette institution stratégique pour la conservation du pouvoir (1). Mais, s'il pense s'être assuré une base sûre, Ngouabi commet pourtant une erreur, car Yhombi jouit d'une mauvaise réputation chez les "révolutionnaires" congolais qui disent de lui être un homme de droite.
Par ailleurs, selon certains observateurs, les nombreuses frasques de sa vie d'homme public n'arrangent nullement les choses, car bien que tenant incontestablement l'armée et ayant fait avorter les putschs de mars 1970 et de février 1972, Yhombi ne peut réprimer son goût démesuré du lucre et du luxe. Marien Ngouabi qui réussit à faire de lui un membre du Comité central du
PCT après s'être débarrassé des "révolutionnaires" en 1972, est obligé de le retirer de l'Etat-major et de lui confier d'autres fonctions plus juteuses afin qu'il puisse faire face à ses nombreux problèmes financiers.
Alors en 1975, malgré tous les efforts consentis pour aider son "cousin gênant", et sous la pression des autres dignitaires du régime sans doute plus discrets dans la jouissance des privilèges du régime, Marien Ngouabi est obligé de retirer Yhombi de la vie publique en le suspendant du Comité central. Toutefois, s'il sort de la scène politique, il n'est pas lâché pour autant, puisqu'il est nommé à la direction de la Régie nationale des Travaux Publics, pour lui permettre de continuer à vivre un peu en retrait, question de se faire oublier aussi.
Cet officier sans doute aigri, devenu colonel en grade alors qu'il n'était que capitaine en 1968, et qui ne pardonne pas à Marien Ngouabi de l'avoir mis à la "Réserve", a été rejoint dans la contestation larvée par le lieutenant Pierre Anga, un autre officier d'origine Kouyou, plus jeune, plus fougueux et qui aura été, lui aussi, dans la même période, sanctionné et remercié de ses fonctions de chef de corps de la garde présidentielle de Ngouabi, avec qui il avait failli se battre.
Aux dires de Pierre Anga accusé par Ewolo Oscar, son remplaçant, d'avoir désorganisé la garde présidentielle, et appelé à témoigner sur ses rapports avec Marien Ngouabi avant sa mort au
procès de janvier 1978, Marien Ngouabi l'aurait appelé un soir et lui avait demandé de lui servir de chauffeur, car il n'y en avait point à la présidence à l'instant précis. Anga aurait refusé, estimant
que pareille mission n'incombait pas au chef de la garde présidentielle; et Ngouabi furieux l'aurait traité de "fou". Alors, Anga se serait rendu à la présidence et aurait fait remarquer à Ngouabi que seuls ses parents avaient le droit de le traiter de "fou" et qu'en cas de récidive, il l'abattrait. Mais, avait poursuivi Pierre Anga qui jouissait de la réputation d'un "dur" en raison de sa carrure, en dehors de cet incident vite oublié, leurs rapports étaient restés sereins, et Ngouabi avait continué à lui confier des missions au niveau du parti, alors qu'en réalité il s'était juré de lui faire "la peau".
A Pierre Anga, il faut aussi ajouter le commandant de la police nationale, Jean-Michel Ebaka, un autre Kouyou qui, bien qu'étant membre du Comité central du PCT, reprochait à Marien Ngouabi de ne pas l'avoir associé suffisamment à la gestion – entendez à la grande goinfrerie (au "boukoutage") - alors qu'il en avait droit, et préférera s'allier à Yhombi qui lui promettait un rôle
de premier plan. Trois parents qui préparent donc minutieusement l'élimination physique de Marien Ngouabi et prennent déjà des contacts.
- Le groupe Sassou Nguesso :
En fait de groupe Sassou Nguesso, il n'en existe pas exactement. Mais il y a plutôt un homme, un officier qui n'appartient pas, certes, à l'ethnie de Marien Ngouabi (3), mais qui est de la même région que lui, et qui a pris une part active au putsch de juillet 1968, notamment à la libération de Ngouabi après son incarcération par Massamba-Débat. Ngouabi qui lui en sera très reconnaissant
le considère désormais comme un parent et lui confie dès son accession au pouvoir la réorganisation et le contrôle des services de renseignement. Cet homme, c'est Denis Sassou qui, à ce moment, ne porte pas encore le second nom de "Nguesso" qu'il ne rajoutera que plus tard.
C'est ainsi que Sassou entre au Comité central du parti unique, le PCT, dès sa création et devient un homme très influent du régime, même s'il évolue longtemps dans l'ombre. Il s'entoure volontairement de l'image d'un désintéressé des fonctions politiques, donc du pouvoir, et se fait plutôt une réputation de "Don Juan", d'un adepte d'Epicure qui ne s'offusque pas de draguer et de piquer les femmes des amis.
Sur le terrain du renseignement, il est très efficace. Rien ne lui échappe. En un laps de temps, il a réussi à mettre en place dans toute la ville, notamment à Bacongo, fief de la résistance au pouvoir,
un réseau d'indicateurs qui lui fournissent des informations très précises sur les hommes et l'atmosphère politique qui y prévaut; informations notées sur des fiches qui permettent à Sassou d'être au courant de tout ce qui se trame et d'en prévenir Marien Ngouabi. Cette efficacité lui vaut encore plus de sympathie et de confiance de la part de son chef, Marien Ngouabi qui couvre volontiers ses "déboires" et autres "frasques" libertines.
En 1975, Marien Ngouabi fait une promotion à Sassou et le nomme membre de l'Etat-major spécial révolutionnaire, ministre de la Défense et de la Sécurité. Puis, en 1976 lorsque, à la suite de son incident avec Pierre Anga, il réorganise sa garde, il confie la responsabilité de sa sécurité rapprochée aux services des renseignements (Sécurité d'Etat) que contrôle Sassou par l'intermédiaire d'un homme de confiance, Denis Ibara. Ce qui permet à Sassou de l'avoir dans son étau.
Au cours de la même année, notre ministre de la Défense effectue une mission à Cuba et signe avec l'Etat cubain un accord de coopération et d'assistance technique en matière de sécurité.
Ainsi bénéficie -t-il rapidement de l'envoie des cadres militaires cubains qu'il infiltre dans le dernier carré de protection de Ngouabi qui s'en plaint, certes, lorsqu'il le découvre, mais n'ose pas les renvoyer de peur d'offusquer son protégé et protecteur.
A ce propos, voici ce que raconte le capitaine Okemba, un proche à l'époque de Marien Ngouabi : "Un soir, alors que Marien Ngouabi fait les cent pas dans son jardin, il s'étonne de la présence
d'un homme au faciès et à la morphologie d'un étranger et lui demande :
- Qui est ce monsieur ?
- Ce sont nos amis, mon Commandant, lui répond-il.
- Mais de quels amis parles-tu ?
- Des Cubains chef !
- Des Cubains ? Et que fait-il ici ?
- Ils nous assistent, mon Commandant, dans le cadre de votre sécurité rapprochée, au même titre que le docteur Carlos qui s'occupe, lui, des problèmes de santé.
- Quoi ! Mais je ne suis pas Neto, moi, pour me faire garder par des Cubains. Je suis Ngouabi, et je ne veux pas d'étrangers dans ma garde. J'ai accepté Carlos pour qu'il s'occupe des problèmes de santé de la garde et non de ma famille. Et d'abord, qui les envoie ?
- Le ministre de la Défense, chef !
- Faites chercher Engobo et dites-lui de les retirer... !
C'est donc dans le cadre de cette assistance technique qu'est affecté à la présidence de la République, le docteur Carlos, cet énigmatique médecin cubain que le chef de la garde présidentielle a aperçu au moment de la fusillade dans la résidence présidentielle muni d'un PM-AK. En tout cas, le moins que l'on puisse dire est que Sassou qui est assisté dans sa besogne par Florent Ntsiba devient, en réalité, l'homme le plus puissant du système, puisqu'il a un contrôle total sur l'armée et sur les services spéciaux.
- Le groupe Massamba-Débat :
Avec certains de ses proches , Massamba-Débat forme un groupe de prière, car s'il entend revenir au pouvoir, il n'est pas question de le faire par la force, mais plutôt d'user de la force de Dieu. Et il est catégorique là -dessus ; il reprendra le pouvoir sans effusion de sang, et Marien Ngouabi devra rester à la tête de l'armée et de son parti s'il le veut. Sa mission sera de redresser l'Etat après l'avoir séparé du parti, car il n'avait jamais cessé de croire en sa vieille citation selon laquelle "lorsque la politique empêche l'Administration de tourner, le pays stagne".
Massamba-Débat s'installe donc à Brazzaville, forme son groupe de prière et entreprend de prendre des contacts avec les milieux politiques de la place. N'ayant plus de relations directes avec les nouveaux maîtres du pays, notamment au sein de l'armée, il requiert alors la médiation de Barthélémy Kikadidi, ami de promotion du nouveau ministre de la Défense : Denis Sassou.
L'arrivée de Kikadidi provoque quelques réticences au sein du groupe de prière qui privilégie la prise de pouvoir par la prière. Pourtant, elle permet plutôt à Massamba-Débat d'avoir des informations précises sur la vie politique nationale, sur ce qui se passe au sommet de l'Etat, tandis que pour Sassou le contact avec Kikadidi lui permet de faire "suivre" l'évolution du groupe par ses services de renseignements. Ici Massamba-Débat apparaît comme un illuminé. Il pressent qu'il se trame dans l'entourage de Marien Ngouabi un complot, et que le jeune président court un danger mortel. Et même s'il ambitionne revenir au pouvoir, il ne tient ni à la mort de son successeur, ni à son éviction par son entourage qui ne changerait pas le mode de gestion en vigueur. Aussi, lui envoie -t-il son groupe de prière, le 17 février 1977, pour exorciser le palais présidentiel qu'il sent très envoûté dans ses révélations "divines". Malheureusement, ce groupe de sept personnes muni d'un grand crucifix qu'il entend planter dans le palais présidentiel, est intercepté par la garde présidentielle et incarcéré pendant une journée avant d'être relaxé. Il n'a pas atteint son but.
Loin de décourager Massamba-Débat, cet échec le stimule plutôt dans sa volonté de prévenir Marien Ngouabi sur le danger qui le guette, notamment sur la préparation d'un putsch dans son
propre entourage et sur sa mort prochaine. Alors, estimant qu'il doit prendre sa responsabilité devant l'Histoire et surtout devant Dieu, il adresse à Marien Ngouabi cette lettre très riche en enseignements que monsieur le procureur de la République exhibera victorieusement au procès comme la preuve irréfutable de la culpabilité de Massamba-Débat dans l'assassinat de Marien
Ngouabi. Comme s'il aurait été sérieux de la part d'un assassin d'avertir sa victime du complot qu'il prépare contre elle.