Espace d'échange de la diaspora congolaise.
Simplement étonnante au premier abord, l'effervescence actuelle de certains Congolais, à propos des « prochaines élections présidentielles de juillet », finit par devenir préoccupante. Non point qu'il soit une mauvaise chose pour le commun des Congolais de s'intéresser à un grand rendez-vous normalement citoyen, bien au contraire. C'est plutôt la tendance ou l'analyse d'une certaine élite sur ce « rendez-vous » qui dénote une certaine naïveté. A titre indicatif, on peut ainsi lire dans un site très prisé des Congolais, Zenga mambu pour ne pas le nommer, sous l'intitulé « Les interrogations d'un Congolais sur l'opposition politique au Congo », ce qui suit : « Cette opposition est-elle capable, par les urnes, donc démocratiquement, de renverser cette dictature au pouvoir, compte tenu de la multiplicité des candidatures que l'on observe en son sein ? ». Incroyable ! L'assertion ferait rire si elle n'émanait pas d'un docteur en droit public, comme il se titre. La suite de l'article c'est « l'évangélisation des urnes », au point de susciter la réaction de votre serviteur.
Comment peut-on opposer, à quelqu'un qui a conquis le pouvoir par la force, à la suite d'un coup d'Etat d'une violence inouïe, d'un océan de sang, la force des urnes ! Notre cher général-dictateur, putschiste récidiviste notoire, sait mieux que quiconque qu'il n'obtiendra jamais la dignité et la noblesse d'un pouvoir issu d'une élection transparente et démocratique puisque, et c'est une banalité de le rappeler, clamant en 1997 que « Pascal Lissouba [président pourtant élu] ne peut que redevenir un simple candidat et non un candidat président, comme cela les chances seront égales pour tous » (Libé, 10/06/97), une fois le régime démocratique renversé, comme le signe un compatriote juriste, « l'homme, sans état d'âme, s'autoproclama d'abord président de la République, occupa sans pudeur le siège présidentiel dont il avait été démocratiquement rejeté, se mit à parler et décider arbitrairement au nom du peuple sans justifier d'aucun titre, noya dans le sang la vie des dizaines de milliers de ses compatriotes qui osèrent lui résister, concéda le pays aux intérêts étrangers pour le soutien et la protection de son pouvoir, puis simula de douteuses élections, faisant ainsi de celles-ci une formalité ! » (Politeia, n°3, 2003). Une formalité, oui, sans aucun doute, parce que c'était le principe quasi exclusif sous le monopartisme qui est le socle de la culture politique du général ; mais surtout parce qu'il ne peut même se permettre le risque d'un deuxième tour qui coaliserait l'opposition. Il faut encore rappeler à certains de nos compatriotes peu réalistes que notre général, co-auteur dans l'opposition de 1997 d'un mémorandum qui réclamait une « force internationale » pour organiser les élections présidentielles est, depuis, sans un brin d'honneur, amnésique à cet égard !
Croire à la « magie des urnes » c'est, dans le contexte du Congo de l'heure, mettre la charrue avant les bœufs. Ce qu'il faut c'est, prioritairement, changer les rapports de force politiques. Tel a été le cas au début des années quatre-vingt-dix, tel ne peut qu'être le cas aujourd'hui. Les élections ne furent crédibles en 1992 que parce que notre cher dictateur avait été préalablement laminé politiquement. Les célèbres paroles d'un de nos compatriotes d'alors, selon lesquelles, « le pouvoir est mystiquement et politiquement défunt », sont significatives du contexte. Elles lui valurent l'arrestation pour tentative de coup d'Etat !
Ainsi, les deux vraies et principales questions qui se posent consistent à s'interroger d'abord, profondément alors, sur les leçons du contexte du début des années 90, et ensuite sur le renversement du rapport des forces. Fondamentales et particulières, ces deux questions ne sont évidemment pas détachables. Si, en effet, le changement du rapport des forces est plus aisé si le contexte s'y prête, ce changement peut néanmoins être réalisé malgré un contexte difficile comme c'est le cas conjoncturellement. A la limite, il est envisageable de penser ce changement pour créer le contexte.
Sur la première question, le contexte, la délicatesse est double : situation économique exécrable et relation compliquée du dictateur avec l'Hexagone, tel était le contexte de 1990. Soutenu par le flamboyant patron d'Elf d'alors, il n'avait toutefois pas la bénédiction du président français François Mitterrand qui, en coulisse, avait sévèrement dissuadé l'homme de Brazzaville de toute résistance contre l'avènement de la démocratie. Or, aujourd'hui, si la situation économique mondiale est particulièrement mauvaise, le régime en place, en raison d'un baril de pétrole resté flambant pendant longtemps, a, comme on le sait, fait de sérieuses réserves personnelles dont il dépendra de la capacité des " détenteurs " de les faire revenir au « trésor public ». Question assez complexe et embarrassante, pour les intéressés.
Les relations avec l'Hexagone, quant à elles, constituent le paramètre qui incite le plus à penser, cette fois, et contrairement à 1990, au changement du rapport des forces pour créer le contexte. Il n'y a qu'à rappeler, outre le récent voyage du chef de l'Etat français quasi unanimement interprété, et à bon droit, par toute la presse et d'autres commentateurs, comme un soutien au dictateur pour les prochaines élections, ces termes du secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, après l'éviction de Monsieur Bockel pour avoir osé ce que l'on sait : « Nous n'avons pas vocation à nous brouiller avec ceux qui sont historiquement nos amis et nous ont rendu de grands services » ! On ne peut être plus clair !
Pour faire court, le peuple congolais, on peut l'affirmer sans risque de se tromper, est présentement face à son destin. Un destin qui, comme souvent, s'il a besoin d'une avant-garde pour l'impulser, l'orienter ou le galvaniser, ne devrait surtout plus s'enfermer dans celle-ci. De ce fait, le débat sur la probité ou l'engagement national de la classe politique est superflu, pour ne pas dire naïf. C'est une vérité établie que, souvent, les hommes politiques jouent d'abord et avant tout leur propre carte, se penchant presque toujours vers celui qui l'emporte, sauf quand ils peuvent croire à une alternance. La débauche et l'embauche, en politique, est un sport banal que même les grandes démocraties contemporaines ne démentent pas. Dans le cas du Congo, c'est un truisme de dire que l'écrasante majorité de la classe politique, et une large partie de l'élite intellectuelle, sont expertes dans ce que l'opposition elle-même, lors de ses 'Etats généraux' de février dernier, a appelé « le vagabondage politique ». Y fonder une stratégie politique, comme le fait notre ami cité au début, relève d'une véritable gageure ! La fameuse « Lettre ouverte de l'opposition » congolaise de 1990, face au général qui décida à son congrès du Parti de l'été 1990 le multipartisme à terme, n'entraina pas une candidature unique, loin de là. Sans doute serait-elle souhaitable, elle n'est cependant pas très réaliste au sein d'une opposition globalement " désargentée " et vénale, et où, les rares munis, sont des anciens proches du général, comme le postiche et médiatisé actuel, Mathias Dzon, premier ministre des Finances du dictateur en 1997, c'est-à-dire à l'aube de l'étranglement du processus démocratique, pendant la période la plus opaque de gestion des finances publiques, dans l'histoire du pays. Peut-on sérieusement imaginer un seul instant qu'il puisse " crever l'abcès " de la débâcle démocratique, alors qu'il a participé à la fondation du régime obscur, criminel et prédateur ! On peut parier, avec une « opposition » de ce genre, qu'en dehors d'une situation inattendue qui empoignerait le patron, et qui générerait évidemment des " larrons ", le scénario est d'avance scellé.
Si l'enjeu conjoncturel est effectivement l'éviction des prédateurs, et surtout de leur champion, de façon réaliste, et au regard de la nature de la classe politique congolaise, une question, essentielle à mon avis, reste posée : devant l'immensité des problèmes congolais, quel est cet homme qui serait à la hauteur, avec des qualités extraordinaires de compétence, de probité, de courage, de désintéressement et de conscience nationale qui lui permettraient de mettre réellement sur la table les brûlants dossiers jusque-là occultés (notamment l'audit pétrolier, les relations bilatérales complexes avec l'ancienne puissance coloniale, les assassinats politiques inexpliqués, les disparitions massives des Congolais), de restaurer la démocratie, de dénoncer et d'éclaircir la dérive et le recul d'octobre 1997 présentée curieusement par les putschistes et manipulateurs comme une libération ( !), de résister aux inévitables et lourdes pressions et chantages tant internes qu'externes ? Réservé quant aux « hommes charismatiques », et en raison de la déliquescence aujourd'hui des valeurs congolaises, l'auteur de ces lignes en doute sérieusement, et invite à une interrogation : « Et si les Congolais refusaient un président de la République ! ». A première vue utopique, l'idée n'est pas pour autant saugrenue quand on sait que le modèle institutionnel français reproduit ici est plutôt une exception en Europe. Que de temps, d'argent, de compétences, de valeurs, de rendez-vous, de vies sacrifiés à cause des ... présidents de la République ! Plusieurs remodelages sont évidemment possibles, mais ce n'est peut-être pas la question immédiate, même si elle est essentielle et transcende celle du pouvoir actuel, me semble-t-il, pour rompre avec l'éternel recommencement.
L'Eclaireur
Source : Mwinda Press