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Un entretien a viré à la tragédie mardi matin au 3e étage de l’International Center Cointrin à Meyrin. Le premier médecin arrivé sur les lieux de l’agression témoigne.
L’histoire tragique, à en croire la police, part d’un banal entretien professionnel qui dégénère. S., un Français de 42 ans et directeur de l’entreprise, sort une arme de gros calibre pour faire feu sur B., l’un des associés de sa firme et Français d’origine. La balle atteint la victime âgée de 62 ans dans le cou et ressort près de l’oreille.
L’homme s’écroule. S. appuie alors une deuxième fois sur la gâchette. Il vise son propre crâne. Le coup lui sera fatal.
C’est alors que le fils de B., également associé de l’entreprise et présent sur les lieux du crime, est alerté par les bruits de détonation. Il découvre les deux corps gisant dans une mare de sang et court appeler de l’aide en hurlant.
«J’ai dû agir vite»
Le hasard a voulu que la scène de l’altercation se déroule à quelques mètres d’un cabinet médical multidisciplinaire. Le voisin de palier, un médecin, se précipite immédiatement sur les lieux du drame. «J’ai dû agir vite, explique le secouriste, qui souhaite garder l’anonymat. L’un des deux hommes avait un trou dans la cervelle et il n’y avait plus rien à faire. Le second avait encore de bons paramètres vitaux. Alors j’ai tenté de le sauver. Heureusement que j’avais de quoi ballonner la victime et un set de réanimation sous la main. Il a fait deux arrêts cardiaques.»
Alertés par le remue-ménage, les policiers du consulat de Turquie ont eu le réflexe d’alerter les forces de l’ordre.
Qui d’autre dans le bâtiment a entendu quelque chose? «On a d’abord cru qu’il s’agissait d’un déménagement et qu’une table était tombée. Ce n’est qu’au deuxième coup que l’on a commencé à s’inquiéter. Les appels à l’aide du fils de B. sont parvenus alors que nous étions à la cafétéria, précise le médecin. L’une de mes assistantes, qui était présente au moment des faits, en est d’ailleurs encore toute retournée.»
Le voisinage est incrédule
Les seuls à partager l’étage avec Sigma: une entreprise de nettoyage, une société de chromatographie, un consulat étranger et un cabinet médical. «L’immeuble peut atteindre les 3500 personnes lorsqu’il est plein», souligne le docteur. Un immense dédale de couloirs, où les bruits s’étouffent rapidement. «Je n’ai rien entendu, souligne Jérôme Retzepter, employé au rez-de-chaussée du bâtiment. J’ai vu sortir des ambulances, c’est tout. Plus tard dans la journée, on m’a expliqué que quelqu’un s’était suicidé. Mais j’ai encore du mal à le croire.»
Mardi vers 18 h 30, à la sortie des bureaux, la nouvelle suscitait encore l’étonnement, voire même l’incrédulité. Peu de locataires ont vu ou entendu des bruits inhabituels. Les derniers employés présents, eux, tombaient des nues en apprenant l’épisode tragique.
L’enquête ouverte par la Brigade criminelle suit son cours. Durant l’intervention des forces de l’ordre, plusieurs patrouilles escortées du personnel des services sanitaires se sont rendues sur les lieux.
Selon le communiqué de la police, S. est décédé mardi après-midi. B., quant à lui, était mardi soir dans un état critique. «J’ai été frappé par la puissance de l’arme à feu utilisée. J’espère simplement que la victime va survivre», conclut le médecin.
Un tireur au pedigree très inquiétant
Selon nos informations, le tireur qui s’est ensuite fait justice était S., directeur de Sigma Conseils et Services, société fondée en 2002 par la victime. Il y travaillait au moins depuis mai 2007, date à laquelle il obtient la signature à deux comme directeur. Son ascension est rapide: la signature individuelle lui est accordée deux mois plus tard. Le 3 octobre de la même année, le Conseil d’Etat genevois l’autorise à exercer comme détective privé. Mais S., qui était domicilié à Chamonix aux dernières nouvelles et qui selon sa logeuse s’apprêtait à déménager à Annemasse, avait surtout un curriculum vitae chargé, notamment comme mercenaire en Afrique.
X., qui a bien connu S. à Chamonix avant de s’en éloigner, le confirme: «Il avait des zones d’ombre dans sa vie et se targuait notamment d’avoir été enrôlé à Genève pour jouer les mercenaires au Congo, d’y avoir été fait prisonnier et de s’être évadé. Il affirmait que là-bas, il avait nettoyé, débarrassé des nègres, selon ses termes, pour dire qu’il les avait tués. Je me suis demandé s’il n’était pas mythomane. En tout cas, il a commencé à me faire peur et j’ai coupé les ponts.»
Barbouze en Afrique
S. n’a pas inventé son épisode africain. Son nom apparaît dans de nombreuses coupures de presse datant d’une dizaine d’années.
A en croire Libération, S. a été recruté par un ancien mercenaire belge devenu trafiquant d’armes, Marty Cappiau, tué depuis à Zagreb en 2001. L’homme avait servi l’ancien président du Congo-Brazzaville, Pascal Lissouba, avant que celui-ci ne soit renversé en 1997. Il était également en affaires avec l’ex-patron du service de sécurité du Front national de Jean-Marie Le Pen qui, lui, était au service du nouveau président congolais, Denis Sassou Nguesso, toujours au pouvoir. Sa mission: monter un faux complot contre le président afin de compromettre l’opposition. Les hommes recrutés par Cappiau, dont S., doivent servir de boucs émissaires. S. sera même désigné par ses «frères d’armes» comme l’homme qui devait tirer sur le président.
S. est arrêté fin mars 1999 à Brazzaville, condamné, puis presque immédiatement gracié et expulsé en décembre de la même année. Dans le même temps, l’ancien président est condamné par contumace. La victime du tir d’hier, B., aurait lui aussi été actif au Congo, comme officier français. Il aurait même fait partie des soutiens de l’ancien président Lissouba. Joint par téléphone à Chamonix, X. ne se dit «pas étonné» en apprenant hier soir la mort de S. et ses circonstances.
«Je le connais depuis longtemps et l’ai même hébergé quelques mois après son divorce d’avec une Américaine avec qui il avait vécu à Genève et dont il avait une fille. Il était assez charmeur, il étudiait la psychologie des gens et s’y adaptait. Mais j’ai vite compris qu’il pouvait être dangereux, vu les histoires qu’il racontait, sa fascination pour tout ce qui était militaire et son hyperimpulsivité. Je me rappelle d’une scène extrêmement violente qu’il a faite à un gars qui avait simplement bu un verre sur une terrasse avec sa copine de l’époque. J’ai demandé à la gendarmerie d’enquêter sur lui. Je n’ai pas eu de retour officiel. Mais, en privé, un gendarme m’a conseillé de ne jamais lui montrer mon dos.»