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Espace d'échange de la diaspora congolaise.

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Les risques d’une reproduction sociale au Congo

Le congolais, comme bon nombre des peuples sur notre planète, a une soif insatiable du changement. Perçu comme un processus inéluctable, le changement social peut se définir comme la transformation durable des structures, du fonctionnement de l’organisation sociale et de la culture (valeurs, normes, modes de vie). C’est la respiration d’une société, le signe palpable d’une société en mouvement, en progression continue. Il ne s’aurait être simplement le passage d’une époque à une autre, le remplacement de «l’ancien » par le « nouveau ». Mais un changement profond de la société qui permet le progrès de chaque individu. En cela il s’oppose à la reproduction sociale, qui peut être considérée comme un changement sans progrès. C’est-à-dire la situation d’une société qui se reproduit à l’identique de génération à génération, qui assure la transmission du statut social de père en fils (tel père, tel fils).

Dans quelle mesure peut-on parler de reproduction sociale au Congo ?

Avant d’analyser les facteurs d’une reproduction sociale au Congo, nous allons d’abord mettre en évidence les liens étroits qui unissent certains modes de gouvernance et le progrès social.

Systèmes politiques et progrès social. Démocratie et ascension sociale

Il existe plusieurs formes d’organisation de la société et toutes ne permettent pas l’ascension sociale de l’individu. Dans les sociétés de castes par exemple (l’Inde) l’individu ne peut espérer changer de position sociale, la loi s’y oppose et le contraint à hériter la position sociale de ses parents. Les statuts sociaux se figent au fil des générations, les pauvres devenant de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches, faisant ainsi exploser les inégalités sociales.

La démocratie quant à elle donne à chaque membre de la société la possibilité de se mouvoir pleinement. Elle ne s’apparente pas simplement à l’organisation des élections ou à l’exercice du droit de vote. Elle signifie aussi la possibilité d’une alternance politique et la mise en œuvre des conditions de mobilité sociale – changement de position ou de statut social d’un individu par rapport à son père -. La démocratie permet à chaque individu d’occuper la position sociale de son choix et ce, grâce à l’égalité de chances et aux valeurs de la méritocratie qu’elle prône.

Ainsi, en fonction de ses capacités intellectuelles et / ou de son talent, le fils d’un paysan pourra espérer occuper les positions les plus élevées ou les plus recherchées dans la hiérarchie sociale, alors que le fils d’un cadre qui ne se sera pas impliqué dans le travail et la formation, occupera les postes du bas de l’échelle sociale. En principe, dans une démocratie personne n’hérite de la position sociale de ses parents (père) et chaque citoyen gagne sa place selon son seul mérite et son talent. Les positions sociales ne sont pas assignées ou prédéterminées par les origines sociales ou par l’appartenance à un groupe social comme c’est le cas dans une société de castes. Qu’en est-il alors pour le Congo ?

Quand l’ascenseur social marchait encore au Congo

Au Congo, la mobilité sociale a fonctionné bon gré mal gré au cours des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980. Les personnes nées entre 1920 et la fin des années 1950 ont eu la chance d’occuper des positions sociales supérieures à celles qu’ont connues leurs pères. Enfants de paysans, ils quittent la campagne pour la ville où ils travaillent comme enseignants, médecins, techniciens, ingénieurs, officiers, cadres dans l’administration, hommes politiques, etc. Ils bénéficient des conditions de vie plus avantageuses que leurs pères. Pendant cette période, le Congo construit son administration et procède au remplacement progressif de l’élite coloniale par ses propres cadres. Les possibilités de promotion sociale sont donc relativement ouvertes et l’ascenseur social fonctionne à plein régime. Les bourses d’études sont distribuées de manière démocratique à tous, sans tenir compte des origines sociales, ethniques ou régionaliste. A la fin de leurs formations, les heureux bénéficiaires obtiennent sans trop de difficultés leur premier emploi, généralement plus gratifiant ou plus élevé que celui de leurs pères. Mais au début des années 1990 ce mécanisme s’enraye, en dehors de quelques « miraculeux », de nombreux diplômés qui espéraient bénéficier d’une ascension, subissent un déclassement social. Dès lors, face aux difficultés économiques croissantes et à l’augmentation de la pauvreté au Congo, les risques d’un déterminisme social sont importants comme nous allons le montrer ci-dessous.

Les facteurs de reproduction sociale

Les systèmes éducatif et politique de notre pays peuvent nous éclairer sur les risques d’une reproduction sociale.

L’école et la famille facteurs de reproduction sociale ?

La démocratisation de l’école intervenue juste après l’indépendance, avait pour objectif d’ouvrir les destins en donnant à tous les enfants congolais, un accès aux mêmes enseignements et sans aucune barrière financière. L’école assure alors l’égalité des chances en laminant les particularismes sociaux et en permettant l’ascension sociale.

De nos jours, cette mission devient plus difficile voire impossible à réaliser. Pour cause, nous assistons à l’effondrement du système éducatif depuis sa marchandisation galopante. Son caractère dualiste, - école à deux
vitesses ; d’un coté le secteur public et de l’autre coté le secteur marchand - met en évidence l’une des raisons de la reproduction sociale. Ces deux secteurs de l’enseignement reçoivent deux publics aux origines sociales distinctes, respectivement les élèves des familles défavorisées et les élèves issus des familles aisées. L’école discrimine par le porte-monnaie au lieu d’assurer l’égalité sociale qui est sa mission cardinale.

Négligée par les pouvoirs publics - investissements insuffisants, prolétarisation du métier d’enseignant, délabrement des structures… -, l’école publique est désertée par les enfants issus des milieux favorisés. Conscientes des carences du secteur public, les familles riches inscrivent leurs enfants dans le secteur marchand où la formation est mieux assurée et relativement de meilleure qualité. Quant à l’université, elle est dans un tel état de délabrement qu’aucun des enfants ou presque des familles favorisées n’y sont inscrits. Ces derniers intègrent les universités étrangères, de préférence occidentales, où ils bénéficient des meilleures formations qui leur assureront une compétitivité supérieure sur le marché de l’emploi. Les enfants des familles défavorisées, faute de financement, restent dans le secteur public (du primaire à l’université) où la qualité de l’enseignement s’est largement dégradée. Les enseignements et les classes n’étant plus les mêmes pour tous, les temps où les enfants d’origine modeste côtoyaient les filles et fils de l’élite sociale congolaise semblent révolus. Ce qui remet en cause la mixité sociale indispensable à la cohésion d’une société.

A leur entrée dans la vie active, les enfants des milieux favorisés, qui ont reçu une meilleure formation et qui par ailleurs bénéficient des réseaux de solidarités familiales très actifs (piston), auront plus de chance à occuper les positions sociales les plus élevées (comme leurs pères). Les enfants des milieux défavorisés qui cumulent les handicaps – formation inadaptée, absence de réseaux de solidarités familiales efficaces quant à eux éprouveront beaucoup de difficultés à accéder à un premier emploi, certains regagnent même le village où ils deviennent paysans au grand désespoir des parents. Et lorsqu’ils ont réussi à décrocher un emploi, les chances d’occuper les positions sociales les plus recherchées sont faibles.

L’école et dans une moindre mesure la famille participent alors à accentuer les inégalités sociales et à perpétuer les positions sociales de génération à génération.

La classe politique et la reproduction sociale

La sphère politique congolaise se caractérise par le développement inquiétant du clientélisme et par l’absence d’alternance démocratique.
C’est ainsi que bon nombre d’hommes politiques sont en place depuis plus d’une trentaine d’années. Ce temps resté aux affaires leur a permis non seulement de consolider leur position sociale (les réseaux sociaux) mais aussi de préparer leurs filles, fils ou neveux à leur succession. Tous les ténors de notre vie politique ont un enfant, un neveu à leurs cotés. Etant donnée la forte propension à procréer de nos hommes politiques, leurs familles deviendront la principale source de renouvellement des acteurs politiques.

Comme au Congo en général on ne fait pas la politique par conviction, mais pour la carrière et l’enrichissement personnel - on se sert plutôt que de servir -, la tentation est grande chez les hommes politiques à transmettre à leur progéniture leur propre statut social. Il n’y a qu’à observer notre espace politique pour s’en convaincre. Kolélas, longtemps dans l’opposition et constatant que son horloge biologique avait largement entamé son compte à rebours, s’empresse à positionner ses enfants - un ministre et un député - avant de tirer sa révérence. De même, le Président Sassou qui connait mieux que quiconque les avantages des fonctions politiques, prépare ses enfants et neveux à en exercer. Un certain nombre de jeunes de sa famille sont déjà très actifs à l’instar de Claudia, Christel, Ninelle (à travers son époux), Willy et bien d’autres. De son coté, le fils Milongo (Stéphane) se bat pour avoir le contrôle du parti fondé par son père. Ces exemples peuvent être étendus à l’ensemble des hommes politiques (Yhombi, Lissouba) même si certains sont un peu discrets.

Ainsi, au-delà des divergences d’opinions - Dieu sait si elles ont parfois été violentes - qui peuvent les opposer, les hommes politiques sont interconnectés, liés les uns aux autres par des réseaux complexes qui garantiront le moment venu l’avenir politique et donc matériel à leurs enfants. Une véritable caste sociale est entrain de se constituer au Congo.

Et si l’organisation politique ne change pas, les chances d’avoir dans un avenir proche comme acteurs majeurs de notre vie politique, les filles ou fils de ceux qui ont déjà gouverné sont grands. La reproduction sociale est largement lancée et malheur à ceux dont les parents n’ont jamais approchés les cercles du pouvoir politique ou de la haute administration. Il est encore temps d’empêcher ce déterminisme social si l’on ne veut pas voir notre pays plongé dans l’anarchie et l’arbitraire.

La reproduction sociale n’est pas inéluctable

La reproduction sociale est la pire des choses qui puissent arriver à une jeune nation en construction, elle n’est cependant pas une fatalité. Dans le contexte actuel, fait de difficultés économiques croissantes et d’augmentation de la pauvreté, il est urgent d’enclencher les mécanismes qui permettent une vie communautaire harmonieuse. Nous envisageons quelques pistes de réflexion pour empêcher que le déterminisme social ne s’ancre au
Congo.
- Réhabiliter le système éducatif. L’éducation est une condition de survie pour une société. Elle doit être la même pour tous à fin de garantir l’égalité des chances et d’éviter que les inégalités ne se creusent entre les individus. Investir dans l’éducation c’est assurer l’avenir d’une nation. Et la négliger comme on le fait c’est commettre un suicide collectif. Il est urgent d’investir massivement dans l’école publique et de revaloriser le métier d’enseignant. De cette façon, le secteur marchand perdra de son importance et l’école républicaine retrouvera l’un de ses rôles qui est d’assurer la mixité sociale.
- Mettre en place les conditions d’une alternance démocratique et apaisée et finir avec le clientélisme politique. Cela suppose, clarifier les sources de financement des formations politiques. Chaque parti devrait recevoir des fonds de la part de l’Etat en fonction de son poids électoral (suffrages obtenus, nombre d’élus), ce qui obligerait leur regroupement et permettrait d’évincer du champ politique les petits partis souvent opportunistes qui alimentent le clientélisme. Il faut également ouvrir les partis à tous et y introduire une culture démocratique seule façon de garantir le renouvellement.
- Enfin promouvoir une véritable politique de décentralisation qui désacraliserait les pouvoirs d’un chef omnipotent.

Par Gaston MABOULA-NGOUNGA, Socio-économiste

Bordeaux, Mai 2009

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