Espace d'échange de la diaspora congolaise.
AFRIQU'ECHOS MAGAZINE(AEM) :Vous avez participé au Forum sur la consolidation de la paix au Congo Brazzaville, le 04 avril 2009 à Paris, quel en était l'objectif ?
CLAUDE ERNEST NDALLA(CEN) : À Paris, il s'agissait de la consolidation de la paix au Congo Brazzaville. Nous savons tous que la paix n'est pas l'absence de coups de feu et des batailles. La misère et la pauvreté sont des causes profondes des affrontements parce que " ventre affamé n'a point d'oreilles ". Quoi que l'on dise la construction des infrastructures économiques et sociales sont les éléments qui concourent à la paix. Il était donc utile voire nécessaire de montrer à la diaspora ce qui est entrepris au pays pour consolider la paix en réhabilitant ce qui a été détruit. Il est aussi important de comprendre que les progrès économiques conditionnent la résolution des problèmes sociaux. Cependant problèmes économiques et sociaux ne doivent pas être pensés joints mais doivent être pensés ensemble.
AEM : La consolidation de la paix passerait aussi par la tolérance et le dialogue permanent, est-ce que cela se vérifie au quotidien à travers le comportement des hommes politiques congolais ?
CEN : C'est vrai que la consolidation de la paix passe par la tolérance et le dialogue permanent. En son temps, en 1990, je parlais de quatre D : Dialogue – Débat – Démocratie – Développement. Ces 4 D positifs opposaient à 4 D négatifs à savoir Démagogie – Diktat – Division – Dictature. Mais, depuis, les hommes politiques congolais n'ont pas mis en pratique les vertus de la tolérance et du dialogue permanent : les gouvernants s'arc-boutent sur leur pouvoir et les opposants s'impatientent de ne pas être aux affaires. Opposants et gouvernants s'accusent de tous les maux et le ton monte ; d'adversaires, ils risquent de devenir des ennemis inconciliables.
AEM : Vous avez dit, dans votre intervention, que la démocratie est un édifice qui se construit progressivement et dont la paix est le véritable ciment. Quels sont les autres matériaux qui contribuent à l'érection de cet édifice ?
CEN : Permettre aux gens de parler à tous les niveaux est aussi un matériau nécessaire à l'édification de la démocratie ; nous ne devons pas nous satisfaire de la démocratie au sommet, mais privilégier la démocratie à la base et de base. Bannir le style de travail injonctif et intempestif, et ne pas étouffer le débat, mais susciter le débat participatif. Voilà un autre matériau de l'édifice démocratique. Respecter les règles de l'éthique en se faisant un point d'honneur de mettre toujours l'intérêt général au-dessus des intérêts particuliers et égoïstes. C'est cette règle qui permet de souder les citoyens dans une solidarité qui n'a que faire du favoritisme du népotisme et du clientélisme. Il nous faut aussi relever qu'en démocratie un groupe social ou ethnique, un parti politique, un leader aussi charismatique qu'il se prétend ; aucun d'eux ne peut se prévaloir de détenir les clés de l'avenir d'un peuple. Nous devons éviter de penser qu'un leader omniscient peut décider de tout pour tous et tout seul. Le dialogue se fonde sur la discussion et le débat. Et nous savons tous que de la discussion jaillit la lumière ; le fruit de la discussion et du débat quand ils sont menés sans idées préconçues et sans parti pris est un compromis et non une compromission. Voilà un autre matériau de l'édifice « démocratie ».
AEM : L'un des intervenants a martelé que les clivages ethniques sont aujourd'hui largement dépassés et que le pays a retrouvé son unité. Mais l'on sait très bien que la pauvreté peut être à la base du repli identitaire. Qu'est-ce qu'il faut faire pour consolider cette unité mise à mal par des guerres à répétition ?
CEN : Il est indéniable que la cause de l'unité nationale a beaucoup progressé dans notre pays. Le quiproquo de l'indépendance est déjà dépassé, et les hommes qui se souvenaient de la situation ante-colonisation sont pour la plupart tous disparus. Le quiproquo de l'indépendance peut être caractérisé par le décalage entre les leaders et les populations qui le soutenaient. Quand Tchitchele, Opangault, Youlou, Kikounga Ngot, Bazinga décident de bâtir la nation congolaise à partir de la formation artificielle qui est le Moyen-Congo, il en va autrement pour les populations qui les soutiennent et souvent les déifient. Pour les populations, la patrie (notion affective de nation) c'est là où les ancêtres reposent pour l'éternité. Pour les uns, la nation c'est le Congo ; pour les autres c'est le terroir. Le pays a retrouvé certes son unité, mais cette unité doit être construite, stabilisée. Pour stabiliser l'unité, il faut combattre la misère et la pauvreté ; l'insouciance et l'irresponsabilité ; le pillage du patrimoine et des ressources financières de l'État et la corruption ; le favoritisme et l'impunité. Pour que notre unité nationale soit véritable et efficiente ; efficace et porteuse de bon fruit, elle doit se bâtir sur les principes d'équité, de justice et de solidarité, car la solidarité est l'autre nom de l'égalité. C'est tout cela qui installe l'unité et qui consolide la paix. Il est aussi nécessaire de satisfaire les menus besoins des populations et d'être à l'écoute de leurs aspirations et de leurs rêves.
AEM : Au moment où vous battez campagne sur la consolidation de la paix, on assiste à des dissensions tant du côté du pouvoir que de l'opposition. La majorité politique, dont vous faites partie, est divisée. Les violons ne s'accordent plus entre le RMP et L'INP ; le MSD et Club 2002 se sont désolidarisés des autres et vous-même, vous avez créé la Convention pour le Renouveau du Congo ? Est-ce que tout cela contribue à la consolidation de la paix ?
CEN : Il ne s'agit pas de renouveau mais de renaissance, c'est-à-dire de naître de nouveau. Nous sommes allés très loin dans l'ignominie : violences, viols, destructions systématiques des biens meubles et immeubles, mépris de l'autre.
Il faut donc amener l'homme à un plus-être c'est-à-dire à une maturation : à moins d'égoïsme et d'égocentrisme et plus d'attention à autrui et à plus de solidarité. Nous avons connu les évènements de 1992-1993, le séisme du 5 juin 1997, les coups durs de décembre 1998 et leurs suites de 1999. Tous ces évènements n'ont pas déclenché le sursaut national espéré, et, du coup, beaucoup de nos concitoyens ont un sentiment de défiance vis-à-vis de la politique. Ils disent que les politiques sont tous pourris. Devant cette lente décomposition du système politique et devant la désertion des urnes (cf. Élections législatives 2007 et locales en 2008), un sursaut s'imposait : un dialogue réel avec le peuple congolais, le rejet du mépris pour une politique de compréhension mutuelle. Accepter et promouvoir la quête de modernité politique, travailler à la rédemption nationale, voilà la motivation de la CRC (Convention pour la Renaissance du Congo). La devise de la CRC ‘' vivre pour faire vivre les autres '' indique mieux que les discours, le programme d'action de celle-ci. Nous vivons sur la terre congolaise, heureux d'y vivre mais en prêtant attention à autrui, en étant solidaire de cet autrui qui est un autre nous-mêmes.
Les dissensions entre le RMP (Rassemblement de la majorité présidentielle) et l'INP(Initiative nationale pour la paix) sont négligeables du fait qu'il n'y a pas entre ces deux entités une différence idéologique, c'est simplement un problème d'humeur et de méthode de travail : le RMP n'est pas sorti du moule du parti unique avec son style injonctif et ses méthodes péremptoires ; le RMP veut tout régenter sur le mode de la démocratie dirigée ; alors que l'INP se veut un creuset d'initiatives qui se refuse à une discipline de caserne ou d'église pour consolider la paix qui est le prélude et la condition nécessaire de tout développement. Nous avons besoin de démocratie à la base et de base. Chacun doit avoir la liberté de dire son mot. Nous voulons donc une démocratie non dirigée. Nous avons besoin d'une démocratie qui allie liberté et responsabilité. Nous ne voulons pas d'un peuple de moutons.
AEM : Hier, on parlait de la refondation de l'espace politique ; aujourd'hui, votre plate forme revient sur le renaissance du Congo. Comment comptez-vous faire renaître le Congo ?
CEN : Dans le corps humain des cellules disparaissent chaque seconde et sont remplacées par de nouvelles. La renaissance est à l'ordre du jour dans la nature : ce qui est caduc et dépassé cède la place à ce qui est nouveau et plus adapté. Après la pluie vient le beau temps. Aussi longue est la nuit, le jour finit toujours par se lever. C'est dire qu'après la nuit vient le jour. La refondation de l'espace politique du Congo n'a pas abouti, mais la nécessité de renouveler l'espace politique congolais demeure. C'est pour répondre à cette nécessité que nous avons créé la Convention pour la Renaissance du Congo (CRC). Nous voulons mettre en adéquation l'esprit républicain et la démocratie d'une part, avec le comportement des acteurs politiques et leur éthique d'autre part. Nous avons l'ambition de redonner confiance au peuple qui se défie et se méfie de la politique et des politiques ; redonner confiance au peuple c'est effacer les ghettos confessionnels et tribaux, les coteries, les pouvoirs occultes. Il faut mettre en mouvement les populations qui sont le souverain primaire c'est-à-dire les véritables détenteurs du pouvoir.
AEM : Les élections ont souvent été à la base des conflits armés en Afrique et le Congo en a fait les frais. Il y a quelques jours s'est tenu un dialogue citoyen, que faire pour ne plus retomber dans les erreurs du passé ?
CEN : Pour éviter de retomber dans les erreurs du passé il suffit que l'organisation de l'élection présidentielle soit loyale, honnête et transparente. C'est la tricherie et la manipulation des résultats des votes qui créent des frustrations, lesquelles engendrent des contestations qui entraînent des conflits et affrontements armés. Ceux qui orchestrent la tricherie veulent prendre le président élu en otage. Ils trichent pour se positionner et se rendre indispensables. Les conséquences éduquent mieux que les conseils. Avec ce que nous avons déjà connu, il est clair que personne ne veut revivre les scènes d'horreur du passé.
AEM : De votre longue expérience de près de 50 ans de vie politique ; si vous avez un appel à lancer aux hommes politiques congolais, que leur diriez- vous ?
CEN : Je me défends d'être un donneur de leçons. Je n'ai donc pas de conseil à donner aux hommes politiques. Aux populations, je dis que le bulletin de vote est une arme plus redoutable que la kalachnikov et le uzi à condition d'en faire bon usage. L'abstention est un choix, c'est vrai, mais c'est aussi un manque d'engagement. Entre deux chaises, on s'assoit généralement par terre ce qui veut dire qu'il faut toujours savoir choisir. Ne pas prendre position est une lâcheté. Napoléon disait ‘' impossible est le refuge des poltrons et le fantôme des lâches ''.
Propos recueillis pa r Herman Bangi Bayo (AEM), Brazzaville, Congo