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Espace d'échange de la diaspora congolaise.

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Jacques Delors : « Mon regret ? Matignon »

« Sud Ouest ». Le livre que vous publiez avec Michel Dollé, « Investir dans le social », aurait-il eu le même écho sans la crise que nous traversons aujourd'hui ?

Jacques Delors. Les problèmes actuels sont en fait un révélateur. L'État providence tel qu'il a été conçu après la guerre est en crise. Sont en cause à la fois son financement et son efficacité, mais également, comme certains le soulignaient de mauvaise foi, sa propre légitimité. S'il est en crise, c'est en raison du déséquilibre démographique - moins de jeunes et davantage de personnes âgées - et des progrès extraordinaires en matière de santé. Même s'il ne traite pas des problèmes spécifiques que sont la santé et les retraites, ce livre s'attaque à la racine du mal qui est l'inégalité des chances. Il y a trop de talents gâchés, ce qui, en outre, est économiquement contre-performant pour notre pays. Or, il est essentiel, aujourd'hui, de préserver le capital humain et d'éviter qu'à cause de la crise, une partie de cette richesse se trouve rejetée hors du circuit économique.

Quel est, selon vous, l'investissement social prioritaire ?

La priorité, c'est d'investir dans l'enfant. Cela nous est apparu à la suite du rapport du Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale sur les enfants pauvres. La segmentation de plus en plus forte du marché du travail conduit à des inégalités flagrantes face à l'emploi. Ceci nous a amenés à nous intéresser à la prévention, c'est-à-dire l'éducation de base, la formation permanente, la politique familiale. L'État social a trois missions : la prévention des risques, la compensation des conséquences de ceux-ci et la restauration des capacités de chacun. L'État providence classique a bien accompli la deuxième mission. Les pays scandinaves se sont attachés à la troisième. Mais peu de théoriciens ont mis l'accent sur la prévention. Nous pensons qu'il faut maintenant investir, au-delà des aides, dans les structures afin de permettre une véritable égalité des chances dès l'enfance.

N'assistons-nous pas au retour de la social-démocratie que les socialistes eux-mêmes croyaient dépassée ?

Personnellement, je n'ai jamais renié la social-démocratie à laquelle je crois depuis mes 20 ans. À l'époque, je me suis beaucoup intéressé au modèle suédois. L'esprit social-démocrate, qui résiste du reste aux alternances politiques dans les pays scandinaves, consiste à faciliter l'intégration de chacun dans la société à travers l'emploi et d'autres services, ou encore à pratiquer le dialogue social pour permettre à toutes les catégories de participer à la décision. Dans ce modèle, l'État est partenaire et non autoritaire ou absent.

Pourquoi ce modèle a-t-il toujours été récusé en France, notamment par la gauche ?

Il faudrait un livre pour expliquer cela. Quand j'étais conseiller social auprès de Jacques Chaban-Delmas à Matignon, j'ai essayé d'établir des relations sociales plus responsables avec un État davantage partenaire. Cela faisait partie du projet de « nouvelle société ». Mais deux ans après le départ de Chaban, le système ancien avait repris ses droits...

Peut-être que la France - avec son État omniprésent, mais souvent impuissant, et avec le goût inné des Français pour la politique plus que pour le social - n'est pas faite pour le modèle social-démocrate.

Pour investir davantage dans le social, ne faut-il pas augmenter l'impôt sur le revenu ? Quel gouvernement, en France, s'y risquerait ?

Il est possible d'augmenter l'impôt sur le revenu, à condition d'appliquer une fiscalité juste et d'expliquer ce qu'est l'impôt citoyen et ce que l'État fait de cet argent. Il faudrait en fait moins d'impôts indirects, comme la TVA, et davantage d'impôts sur le revenu.

Beaucoup considèrent que l'Europe est trop libérale.

Avez-vous le sentiment qu'elle a dérivé depuis votre départ de Bruxelles ?

Depuis 1995, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. J'avais imaginé de relancer la construction européenne par la création d'un grand marché intérieur et ensuite d'une monnaie unique. Mais mon idée était aussi de l'accompagner d'une politique de cohésion économique et sociale pour renforcer la solidarité. Après mon départ, l'idéologie libérale et financière a gagné l'Europe et les politiques sociales ont été oubliées. Entre 1985 et 1992, la Communauté des Douze avait quand même créé 12 millions d'emplois. Aujourd'hui, le malaise européen vient avant tout du fait que l'intégration politique n'a pas suivi l'intégration économique et financière. On a glorifié l'Europe des États en oubliant l'Europe des institutions. Chaque pays défend coûte que coûte ses intérêts.

Face à la crise actuelle, êtes-vous relativement optimiste ou pessimiste ?

Je vous dirai d'abord que ceux qui ont dominé la période récente ne renoncent pas ! Pour ce qui est de la France, l'expérience des récessions passées montre qu'elle y entre plus tardivement, parce que son économie est moins élastique, mais qu'elle en sort plus difficilement. C'est pour cela que le gouvernement aurait dû mieux doser le soutien de la demande des ménages et l'aide à l'investissement.

Vous êtes toujours membre du PS.

Votre livre peut-il être une contribution au projet socialiste ?

Le Parti socialiste a ouvert les portes et les fenêtres. Les organisations syndicales y ont à nouveau accès. Je ne vois pas pourquoi nos travaux ne seraient pas pris en compte également. L'essentiel, c'est que le PS se soit remis au travail.

Comment jugez-vous les deux premières années du quinquennat de Nicolas Sarkozy ?

Ce qui m'inquiète le plus, c'est la centralisation excessive du pouvoir. Je regrette également l'erreur commise au début du quinquennat avec le paquet fiscal, alors que la croissance s'affaiblissait déjà. Je trouve insensé le maintien du dispositif des heures supplémentaires au moment où il faut tout faire pour préserver l'emploi et favoriser le recrutement. Au-delà de la politique économique, ce qui me préoccupe, c'est le mauvais fonctionnement de l'État. On veut aller très vite, mais s'il a besoin parfois d'être secoué, le peuple français doit aussi être rassuré.

Vous êtes catholique et même catholique pratiquant. Comment avez-vous ressenti les récentes déclarations de Benoît XVI, entre autres, sur le sida et le préservatif ?

Je suis mal. L'épisode de l'évêque intégriste Williamson, l'affaire de la petite Brésilienne violée, qui est celle qui m'a le plus ému, et enfin le discours du pape sur le préservatif auquel j'aurais préféré que se substitue un discours sur l'amour, le couple et l'égalité hommes-femmes, tout cela fait que je suis mal, et je ne suis pas le seul. Mais je reste dans les rangs !

À 83 ans, lorsque vous vous retournez, avez-vous un regret ?

J'ai fait onze métiers dans ma vie. Ce que j'aurais aimé et que j'ai refusé une fois, parce que les conditions ne me semblaient pas réunies, c'est d'être Premier ministre. J'avais demandé en 1984 à François Mitterrand, qui me proposait Matignon, d'avoir aussi, comme Raymond Barre l'avait obtenu, la politique monétaire. Cela m'a été refusé. J'aurais aimé également être ministre de l'Éducation, malgré la difficulté du poste.

Et la présidentielle de 1995 ?

Je n'ai aucun regret. Le PS avait fait appel à moi, parce qu'il n'avait personne d'autre à présenter à l'époque. La France avait déjà besoin d'être réformée. Il aurait fallu pour gagner que je mente soit aux socialistes, soit aux Français. Regardez ce qui est arrivé avec Chirac et sa « fracture sociale ». Je ne voulais mentir à personne.

Auteur : recueilli par franck de bondt
f.debondt@sudouest.com

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