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L'information est passée totalement inaperçue en France mais a fait son petit effet en Bulgarie. La semaine dernière, Boyko Borisov, le nouveau Premier ministre bulgare, a accusé son prédecesseur Sergueï Stanichev d'avoir versé 72 millions de dollars à la Libye pour obtenir la libération des infirmières bulgares en 2007.
Focus, l'agence de presse nationale, a rapporté ces propos tenus lors d'une manifestation sportive à Sofia. Boyko Borisov y a dénoncé le « silence » du gouvernement sur ces millions soutirés par les Libyens.
Si ce « paiement » contre libération a bien eu lieu, il ternit également une réussite attribuée à Nicolas Sarkozy, quelques semaines après son élection, et dont le Président a toujours assuré qu'elle était avant tout diplomatique. La France a toujours nié avoir versé de l'argent à la Libye sans s'avancer toutefois sur la participation financière des autres pays.
La sortie du Premier ministre bulgare, dirigeant du parti de centre-droit
bulgare GERB, est évidemment politique puisqu'elle vise l'un des rares succès que s'attribuait le gouvernement socialiste tout juste évincé du pouvoir.
En 2007, les Bulgares avaient nié avoir payé une quelconque rançon pour libérer leurs compatriotes mais avaient accepté d'effacer une dette de 41,5 millions d'euros contractée par la Libye pour des achats d'armes. Le colonel Kadhafi avait alors assuré qu'une somme équivalente serait versée au fonds Benghazi d'aide aux familles des enfants libyens contaminés par le sida.
Depuis le 24 juillet 2007, date à laquelle les cinq infirmières bulgares et le médecin palestinien ont été liberés après huit ans passés dans une prison libyenne pour avoir prétendûment inoculé le virus du sida à 400 enfants, un grand flou règne sur les contreparties obtenues par la Libye.
L'Elysée préfère que l'on garde l'image de l'ancienne première dame, polo blanc et traits tirés, sur le tarmac entouré d'otages libres et souriants, et maintient la thèse officielle : une formidable négociation menée par Nicolas Sarkozy (et un peu par l'Union Européenne).
Le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant assure à l'époque que la France n'a pas déboursé un centime, pas conclu le moindre contrat, pas même fait de promesses.
C'était sans compter Saïf al-Islam Kadhafi, le fils du dirigeant libyen. A peine une semaine après le triomphe de Nicolas Sarkozy, le voilà s'épanchant dans les colonnes du Monde sur les fameuses contreparties consenties par la France :
« Ce que je peux dire, c'est que les Français ont arrangé le coup. Les Français ont trouvé l'argent pour les familles [des enfants malades, ndlr]. Mais je ne sais pas où ils l'ont trouvé (…)
Nous allons acheter à la France des missiles antichar Milan, à hauteur de 100 millions d'euros je pense. Ensuite, il y a un projet de manufacture d'armes, pour l'entretien et la production d'équipements militaire. »
Selon Le Canard enchaîné (2007), la Libye aurait récupéré 460 millions d'euros, financés en partie par le Qatar, pour indemniser les familles des enfants malades. Mais une passionnante enquête de la TSR considère ce scénario peu probable : ce n'est pas l'argent qui fait courir le colonel Kadhafi. C'est le retour sur la scène internationale. Ce que Nicolas Sarkozy lui offre à l'automne 2007 en l'invitant à Paris.
Contacté par Rue89, un porte-parole du gouvernement libyen a refusé de commenter les propos du Premier ministre bulgare : « Nous ne sommes pas au courant. »
Photo : Cécilia Attias, l'ex-femme de Nicolas Sarkozy, lors de l'arrivée des infirmières bulgares à Sofia (Nikolay Doychinov/Reuters)
Emmanuel Altit, l'avocat des infirmières bulgares, revient sur le coût politique de leur libération par la Libye. Entretien.
En charge du dossier depuis plus de deux ans et demi, Emmanuel Altit revient sur la campagne en faveur de la libération des infirmières et du médecin bulgares et insiste longuement sur l'unique mission des avocats : sortir les Bulgares de Libye. Pour cela, une stratégie, élaborée par les avocats, a été mise en place : d'abord, frapper aux portes des institutions internationales et des gouvernements. Ensuite, alerter les médias et la communauté scientifique. L'avocat français rappelle fièrement leur record du monde : « 114 prix Nobel se sont mobilisés en partenariat avec le magazine Nature. » Le tout étant évidemment destiné à frapper fort et à éveiller l'attention de l'opinion publique internationale. « Nous avons réussi. »
« C'est un triomphe pour le colonel Kadhafi »
Emmanuel Altit reproche toutefois aux Occidentaux une forme d'amateurisme : « Il est plus simple de passer par des professionnels que de faire agir une diplomatie classique, qui n'agit pas beaucoup en réalité. » Et se félicite du travail accompli : « Nous avons voulu transformer l'affaire des infirmières bulgares, dont tout le monde se fichait, en une question de politique internationale, en un obstacle pour tous ceux qui voulaient passer des contrats avec la Libye. Le seul moyen qu'avaient les diplomaties européennes de renouer des relations avec le colonel Kadhafi était de libérer les Bulgares. »
C'est chose faite. La France a ainsi normalisé ses relations avec Tripoli, nouvel eldorado méditerranéen. Mais n'a-t-on pas payé trop cher pour cette libération ? Me Altit reconnaît que, symboliquement, la facture a été salée. Certes, les infirmières ont été sauvées, mais le triomphe est d'abord libyen. Alors que le discours sur les contreparties reçues par Tripoli se fait de plus en plus confus ces derniers jours, l'avocat rappelle que le colonel Kadhafi a obtenu tout ce qu'il voulait. Hommages et retour sur la scène internationale en prime. Etait-ce nécessaire ? Pas sûr… (Voir la vidéo.)
Logés dans une résidence présidentielle, à une demi-heure de Sofia, les ex-otages se sentent, aujourd'hui, isolés. En effet, l'Union européenne leur a fait signer des documents les engageant à ne pas poursuivre l'Etat libyen. Or un tel document n'a pas de valeur légale, selon Emmanuel Altit.
Tripoli pourrait être poursuivie
Dans un pays autrefois allié à Tripoli (de nombreux hommes politiques y ont des intérêts), les ex-otages de la Libye pourraient avoir du mal à se reconstruire, explique Me Altit : « On ne peut pas les empêcher de prendre leur vie en main. Elles sont détruites. Pour certaines, je ne suis même pas sûr qu'elles puissent retrouver l'intégralité de leurs capacités. Or, elles doivent se reconstruire physiquement, psychiquement et socialement. » L'avocat rappelle qu'elles disposent de multiples possibilités de recours juridiques. Certaines, fatiguées des pressions subies en Bulgarie, ont évoqué la possibilité de demander l'asile politique à la France. (Voir la vidéo.)