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Russie (RFI) - Le 9 août 1999, le président russe Boris Eltsine nomme un cinquième Premier ministre en 17 mois. Il s’appelle Vladimir Vladimirovitch Poutine, ancien colonel du KGB. Qu’a-t-il fait de la Russie pendant les dix années passées au pouvoir ?
« Notre principal objectif, c’est de faire en sorte qu’il dure comme Premier ministre plus de trois mois », disait, le jour de la nomination de Vladimir Poutine, son prédécesseur au poste, Sergueï Stepachine. Objectif atteint, et même dépassé. Poutine tire toutes les ficelles en Russie depuis dix ans, dont huit passés au Kremlin en tant que président. Dans une Russie affaiblie et instable dirigée par Boris Eltsine, vieillissant et malade, personne ne pariait un kopeck sur les chances du chef du FSB (ex-KGB) de 46 ans, très peu connu non seulement à l’étranger, mais également en Russie, de se maintenir longtemps au pouvoir et redresser le pays.
« Une petite guerre victorieuse »
Et pourtant, il a trouvé une parade simple et efficace : « une petite guerre victorieuse », celle de Tchétchénie. Intervention particulièrement cruelle et sanglante, subordonnée au principe défini par Poutine lui-même : « La Russie ne parle pas aux terroristes, elle les élimine ». La Tchétchénie devient un cauchemar pour Poutine à chaque fois qu’il se rend à l’étranger. L’année dernière, lors d’une conférence de presse commune avec Silvio Berlusconi en Sardaigne, il fait cette remarque très significative : « Heureusement, depuis que la situation économique en Russie s’améliore, on ne me pose plus de questions sur la Tchétchénie ». Une blague populaire en Europe centrale raconte une visite de Poutine chez un coiffeur. Celui-ci parle beaucoup, et à la moindre occasion, il introduit le mot « Tchétchénie » dans ses propos. Poutine, de plus en plus agacé, demande enfin pourquoi il le fait – est-ce qu’il a peut-être de la famille là-bas, ou alors une maison…? C’est simple – répond le coiffeur – à chaque fois que je prononce le mot « Tchétchénie », tous les cheveux se dressent sur votre tête, ce qui me facilite beaucoup la coupe.
Sentiment de puissance
Perçue comme désastreuse à l’étranger, l’opération militaire en Tchétchénie devient rapidement la marque de fabrique et la base très solide de la popularité et de la force politique de Vladimir Poutine en Russie. Le nouveau Premier ministre restaure le sentiment tellement cher aux Russes : celui de puissance militaire. Sentiment largement illusoire, les armes russes devenant de plus en plus obsolètes et l’armée balançant au bord d’une catastrophe financière. En plus, la crise actuelle contraint les autorités à baisser les sommes allouées à l’armée, exprimées en dollars, de 40%. Grigori Iavlinski, le leader du parti d’opposition Iabloko, disait ironiquement en 2007 : « Bientôt, c’est l’Andorre qui va nous déclarer la guerre, car à présent, c’est cela, le genre de pays avec lesquels nous entrons en conflit ». Toutefois, les illusions jouent aussi un rôle quand on veut façonner l’opinion publique, et Poutine est devenu un véritable maître en la matière.
Bénéficiant de son image de « vainqueur » en Tchétchénie, il s’est créé une aura d’homme fort de la Russie au sens propre – pour ne pas dire : primaire – du terme. L’homme qui par sa seule volonté apporte des changements bénéfiques au pays. Evidemment, vu comme cela, lui faire obstacle devient automatiquement nocif et antipatriotique. Ainsi, les Russes, en grande majorité, ne bronchent pas quand Poutine élimine « les oligarques », remet les gouverneurs régionaux sous la coupe de l’Etat, met presque tous les médias au pas, essaie de ré-vassaliser les anciennes républiques soviétiques devenues les Etats libres… Au contraire, ils en semblent plutôt contents. Selon un récent sondage du centre indépendant Levada, 63% des personnes interrogées jugent positif que l’essentiel du pouvoir soit concentré dans les mains de Vladimir Poutine.
Dérapages contrôlés
S’il était appelé à commenter les résultats du sondage lui-même, il aurait certainement dit crûment que ses compatriotes se laissent sodomiser non seulement sans résistance, mais en apportant eux-mêmes du beurre pour que cela se passe plus facilement. La parodie de ses propos n’est pas du tout poussée trop loin, car c’est bien cela, la rhétorique préférée de Vladimir Poutine. Il y a un an, il déclare que le président géorgien Mikheïl Saakachvili mérite d’être « pendu par les couilles ». Et il n’en est pas à son premier dérapage du genre. Sur les séparatistes tchétchènes : « Nous allons noyer ces bandits dans les chiottes ». A un journaliste français qui a osé l’interroger sur la Tchétchénie : « Si vous désirez devenir un islamiste radical et si vous êtes prêt à vous faire circoncire, nous vous invitons à Moscou. Nous avons des spécialistes en la matière. Je vous propose de choisir l’opération qui fera que rien ne vous repousse jamais ». Sur le président d’Israël Moshe Katzav, Poutine étant persuadé que les microphones avient été coupés : « Veuillez saluer votre président ! Il paraît qu’il soit un homme très puissant ! Il a violé dix femmes ! Je n’aurais jamais pensé qu’il en soit capable ! Il nous a tous bluffés ! Nous l'envions tous ! ».
Encore une fois, accueillis avec dégoût à l’étranger, ces comportements de Poutine sont largement approuvés en Russie. Ils permettent à l’actuel Premier ministre d’apparaître comme quelqu’un d’ordinaire, proche du peuple, ayant les mêmes faiblesses qu’un homme de la rue. Bref, un « nôtre ». Ce n’est pas par hasard que le principal mouvement de la jeunesse poutinienne a adopté le nom « Nashi » qui veut dire, justement, « Les Nôtres ».
Talons d’Achille
Admettons un instant que tout cela soit insignifiant et superficiel. Que l’essentiel, ce soit l’économie. Mais le bilan de la décennie Poutine dans ce domaine est également assez ambigu. La Russie a beaucoup profité de la montée vertigineuse de prix des matières premières – surtout de ceux du pétrole et du gaz – et le niveau de vie a indiscutablement augmenté par rapport aux années Eltsine. Toutefois, à long terme, le fait même que l’économie russe s’appuie presque exclusivement sur les matières premières, constitue son véritable talon d’Achille. Dans les produits industriels, dans la haute technologie ou dans les services, les Russes n’ont pratiquement rien à proposer aux partenaires étrangers. La crise mondiale montre toutes les faiblesses du système russe que Poutine tarde à moderniser et à diversifier, sans doute de peur d’une trop grande ouverture et libéralisation qui pourraient mettre en cause son pouvoir presque absolu. Pour se rendre compte de la gravité de la situation, il suffit de rappeler que la Russie subit actuellement une récession à deux chiffres et que les analystes s’attendent à une chute de son PIB d’environ 8% cette année.
Selon un député russe, Sergueï Markov, « la personne de Poutine est plus importante aux yeux de notre société que l’Etat et ses institutions ». Et c’est peut-être là, le principal talon d’Achille de la Russie, l’une des causes de ses malheurs.